DON GIOVANNI La tâche de toute une vie

Interview avec Rafaël Kubelîk

" J'ai toujours considéré que diriger Don Giovanni était la tâche de toute une vie. C'est l'un des opéras qui me sont le plus proches, sans doute aussi parce qu'il est considéré comme une sorte d'opéra national dans ma ville natale de Prague, où il fut créé le 29 octobre I787, au théâtre national des Comtes Nostitz. Mozart n'a certainement jamais été aussi heureux que pendant ce temps-là, à Prague, où il se sentait compris de tous, petits et grands. J'ai dirigé plusieurs fois Don Giovanni, ainsi en I949, au festival d'Edinburgh, peu de temps après avoir été obligé de quitter ma patrie tchèque. J'ai longtemps attendu avant de trouver la bonne distribution pour un enregistrement de l'intégrale. J'ai trouvé maintenant la distribution qui me permet de réaliser un disque qui corresponde à ma conviction artistique concernant cette oeuvre très complexe de Mozart. - Comment je vois l'œuvre? La question se pose en effet, vu le grand nombre d'interprétations éloquentes de l'époque romantique et de l'époque actuelle. Pour moi, Don Giovanni est un opéra tragique, montrant un destin individuel, le destin tragique d'un homme en quête de quelque chose qu'il pourrait au fond trouver chez lui, en la personne de Donna Elvira. Elle est, en effet, parmi toutes les apparitions féminines, la seule femme qui l'aime, même si, dans le deuxième acte, elle est humiliée et bafouée par lui. Elle l'aime jusqu'au dernier moment. Elle est la seule, finalement, à le mettre en garde de la perte à laquelle il court. Elle sent arriver la fin de Don Giovanni. Et cela redouble son amour pour lui. "
Quelle idée avez vous, Maître, des personnages principaux de cet opéra ?

" Don Giovanni est un homme encore jeune, de haute prestance, dans la force de l'âge. Il commence à pressentir son destin lorsque, après le duel malencontreux avec le Commandeur, tout se retourne contre lui. Il est loin d'être une nature superficielle, malgré son arrogance et son cynisme. Il est très fidèlement caractérisé par l'allegro de l'ouverture, qui anticipe d'ailleurs déjà l'ouverture de caractère dans le sens des ouvertures beethovéniennes Egmont ou Coriolan, presque une sorte de poème symphonique sur un homme exceptionnel et son destin. Donna Anna prête à des hypothèses contradictoires. Les uns pensent que Don Giovanni est bien arrivé à ses fins. Les autres voient en elle la femme qui aurait pu le sauver, pour ainsi dire, de sa flibusterie permanente et de son orgueil. A mon avis- et beaucoup de détails l'indiquent - Don Giovanni n'a jamais possédé la fille du Commandeur. C'est une femme qui a du cœur et en même temps une grande dame possédant, comme toutes les Espagnoles, un sens de l'étiquette très développé. Toute sa conduite lui est dictée par l'étiquette, jusqu'à la scène finale, où Donna Anna demande à son fiancé Ottavio d'attendre un an avant de l'épouser. C'est qu'elle entend respecter l'année de deuil exigée après la perte d'un parent proche. Elle n'a nullement le cœur brisé par Don Giovanni. Sa relation à son fiancé Ottavio est normale pour l'Espagne de l'époque, elle est déterminée par l'étiquette qui veut la distance. Julia Varady possède les qualités que j'attends de Donna Anna : une voix claire, l'expression dramatique et l'art de chanter vraiment lyriquement les passages lyriques. Donna Elvira, comme c'est une femme qui aime désespérément, doit avoir une voix très douce, très féminine. Je crois l'avoir trouvée en Arleen Augér. La voix claire et gracieuse d'Edith Mathis correspond au naturel de Zerlina. Cet opéra compte trois sopranos, et j'estime avoir trouvé la disposition différenciée qu'il faut. A mon sens, le jeune Américain Titus convient à merveille au personnage de Don Giovanni. Pour le commandeur, il faut une voix comme une grosse poutre, comme celle de Jan-Hendrik Rootering. Le rôle de Leporello, c'est de servir de catalyseur de l'action; j'ai donc confié cette partie à Rolando Panerai, Italien d'origine. Masetto est chanté par Rainer Scholze, dont on connaît le succès grandissant à Munich comme à Dresde. Thomas Moser chante Ottavio: une voix lyrique, avec un accent héroïque; héroïque parce qu'Ottavio se croit exécuteur de la justice. J'exige une prononciation impeccable de l'italien, c'est pourquoi j'ai fait venir Maître Tonini de la Scala de Milan pour veiller à la juste sonorité.

L'enregistrement de Rafael Kubelík suit la dramaturgie de Prague, tout en intégrant les airs "dalla sua pace " et "rni tradi quell'alma ingrata", composés en I788 pour la représentation à Vienne, mais en supprimant le duo Zerlina-Leporello ainsi que quelques courts passages récitatifs.
En janvier I787, Mozart était venu à Prague pour assister à la première représentation du " Figaro ". Le succès fut tel qu'on lui demanda de composer " Don Giovanni" pour J'automne. Les motifs qui lui ont valu les ovations du public, étaient-ils purement artistiques?

Non, la popularité de Mozart à Prague avait des raisons politiques. Entre la Bohème et l'Autriche, entre Prague et les Habsbourg, cela n'allait pas trop bien à l'époque. A Prague, on avait compris le sous-entendu politique du " Figaro" - on le comprit également à Vienne, mais là, on laissa tomber l'esprit rebelle qu'était Mozart, tandis que, pour la même raison, on l'acclamait à Prague. Ici, on saisit bien des choses quand retentit le finale en do majeur du premier acte " viva la libertà! " Alors qu'à Vienne, Mozart dut supprimer ce passage. 

Maître Kubelík, comment vous êtes-vous familiarisé avec Don Giovanni?
Par les représentations nombreuses et bonnes à Prague, ville de la création, bien sûr. Le menuet célèbre, je le connais depuis mes leçons de piano; je l'ai joué pour la première fois quand j'avais cinq ans, c'est-à-dire il y a 66 ans.

Karl Schumann

(Traduction: Josef Winiger)

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